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Vertu affichée et intérêts dissimulés : les coulisses de l’internationalisme fragile

Le peuple canadien est humaniste, altruiste et internationaliste. L’internationalisme est une doctrine politique selon laquelle les enjeux mondiaux nécessitent la coopération, la solidarité et le respect du droit international plutôt que l’unilatéralisme ou l’isolement. Ces valeurs se reflètent dans les discours des élites canadiennes et ont façonné l’identité que les Canadiens attribuent à leur pays. Mais derrière cette représentation se cache une réalité plus nuancée. En effet, cette identité canadienne repose davantage sur une symbolique que sur la réalité en ce qui concerne la politique étrangère du pays. Selon les politologues Olesya Antokhiv-Skolozdra et Khrystyna Sholota, lorsque les gouvernements canadiens entretiennent certaines politiques internationalistes, l’intérêt national est très rarement mis à prix.

Ce texte explore, en premier lieu, comment l’identité internationaliste canadienne s’est formée dans les années 1960. Ensuite, il sera tenu de définir les réelles intentions derrière la propagation de ce qu’est l’identité canadienne et de déterminer si la perception qu’ont les Canadiens de leur pays sur la scène internationale correspond à la réalité.

Origine de l’imaginaire canadien internationaliste

Les années 1950 et 1960 sont à l’origine de l’auto-perception internationaliste du Canada. La récente réussite des Casques bleus ainsi que l’essor de l’aide au développement canadienne influencent la perception que les Canadiens ont de leur pays. Au même moment, l’affiliation à la monarchie britannique s’effrite, l’emprise économique des États-Unis croît, l’immigration explose et des divergences culturelles apparaissent au pays. En bref, les Canadiens ne sont plus en mesure de définir leur propre pays.

Le développement de l’internationalisme canadien, dans un contexte de mondialisation, façonne une nouvelle identité nationale : celle d’un pays moral, internationaliste, pacifiste et, surtout, différent des États-Unis. Le sociologue Gérard Bouchard identifie une série de caractéristiques que les Canadiens attribuent à leur pays dans les années 1960, notamment la non-violence, la tolérance, le respect des droits de la personne, le respect de la vie, la promotion et le maintien de la paix ou le rejet des politiques d’oppression. Bouchard note que la plupart de ces caractéristiques sont opposées à la manière dont les Canadiens perçoivent la société américaine. Cette différence est le moteur de l’identité canadienne.  

La mise en scène de l’identité canadienne

Au fil des décennies, l’imaginaire internationaliste a été institutionnalisé. Par le biais des gouvernements, des médias et des diverses institutions, les élites en quête de sens et de pouvoir ont propagé l’idée que le Canada est, et a toujours été, un pays internationaliste. Le tout afin de répondre à des questions en apparence simples : qu’est-ce que le Canada? Pourquoi le Canada est-il un pays indépendant? Qu’est-ce qui le distingue des États-Unis?

Cependant, à force de vouloir répondre à ces questions, la vision que les Canadiens ont de leur pays s’est construite au prix de simplifications, présentant le Canada comme un État purement internationaliste, priorisant les enjeux mondiaux au détriment de l’intérêt national. La réalité est plus nuancée. En effet, parallèlement à ses discours et actions internationalistes, le Canada a poursuivi des intérêts économiques et stratégiques comparables à ceux de la plupart des autres pays, notamment les États-Unis. Ses politiques d’aide au développement, par exemple, ont parfois été liées à des objectifs commerciaux ou politiques. Ainsi, dans le cadre de la Stratégie du Canada pour l’Indo-Pacifique, publiée en 2022, le Canada se dit prêt à aider les pays de la région à faire face aux enjeux de sécurité. Ces déclarations coïncident avec son désir de conclure des accords de libre-échange avec ces mêmes pays.

Selon Gérard Bouchard, l’élément clé pour comprendre la construction de l’identité canadienne et le décalage entre l’imaginaire et la réalité réside dans la quête de différenciation avec les États-Unis. Dans son ouvrage Les nations savent-elles encore rêver, il écrit :

«Le vrai problème du Canada est sans doute le poids de ses ressemblances avec les États-Unis, ce qui explique la quête acharnée et au besoin l’accentuation, sinon l’invention des différences. Il en résulte une situation un peu paradoxale et fascinante, à savoir le fait d’une identité qui semble se manifester davantage dans l’ardeur, mise à la revendiquer que dans la réalité.»

Ce que suggère Bouchard, c’est que l’identité canadienne repose moins sur ce que le pays est réellement que sur ce qu’il cherche à être, soit être différent des États-Unis, perçus comme un pays égoïste en quête de puissance.

L’écart croissant entre les ambitions internationalistes du Canada et la réalité de ses engagements soulève des doutes quant à la cohérence de sa politique étrangère. En effet, cette tension entre le discours moral et la pratique a fini par fragiliser la crédibilité du pays. En 2010 et en 2020, le Canada s’est vu refuser un siège au Conseil de sécurité de l’Organisation des Nations unies (ONU). La défaite de 2010 peut s’expliquer par le recul de l’internationalisme canadien sous le gouvernement Harper de 2006 à 2015. Mais comment expliquer celle de 2020, sous Justin Trudeau? En 2015, son élection semblait annoncer un renouveau de l’internationalisme canadien. Cinq ans plus tard, cet idéal se heurte à la réalité.

Pourtant, à l’intérieur du pays, ce récit demeure efficace. Les Canadiens continuent de percevoir leur pays comme altruiste et internationaliste, car cette croyance répond à un besoin collectif : celui de voir le Canada comme une nation unique et différente de son voisin américain.

Conclusion

Pour conclure, si les élites canadiennes mettent davantage de l’avant les aspects internationalistes que les intérêts nationaux, c’est parce que cela leur permet de différencier le Canada des États-Unis. Or, derrière le récit apparu progressivement depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, les actions des gouvernements montrent la priorisation des intérêts nationaux.

Le Canada n’est pas pour autant un pays égoïste : il s’agit simplement d’affirmer que l’internationalisme n’est pas contradictoire aux intérêts des Canadiens, peu importe la perception qu’en ont ces derniers. Lorsqu’il est question de défendre l’intérêt national, le gouvernement canadien exprime souvent clairement cette non-dualité.

Crédit : La Presse canadienne / Sean Kilpatrick

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