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Blocus des lycéens en France, le retour de Mai 68?

Nida Arahman Frej

En France, dès que la jeunesse investit la rue, les pavés du Quartier Latin semblent de nouveau vibrer au souvenir de Mai 68. En cet automne 2026, la tentation de l’analogie historique est plus forte que jamais. Le 1er octobre, 1 027 lycées sur environ 3 700 ont été concernés par la mobilisation, dont 222 bloqués, selon le ministère de l’Intérieur, et près de 86 % des Français déclarent ressentir un pessimisme sans précédent quant à l’avenir des jeunes générations. Le spectre de la grande fronde étudiante réapparaît sur les plateaux de télévision. Pourtant, sous les fumigènes et les grilles enchaînées, ce miroir historique tend à déformer la réalité présente. La dénonciation du manque de moyens dans l’éducation, suivie des craintes liées à l’orientation post-bac et du refus de la répression, rappelle l’aspiration à l’émancipation de 1968. Mais la mobilisation du 17 octobre 2026 s’inscrit dans un climat sociopolitique bien plus sombre et polarisé.

Quand le 17 octobre réveille les fantômes du passé

Pourquoi cet emballement soudain au cœur de l’automne ? La réponse réside dans une fracture mémorielle particulièrement vive. Sur les réseaux sociaux et devant les grilles des établissements, la date du 17 octobre s’impose dans les discours. En 1961, plus de 30 000 Algériens manifestent pacifiquement à Paris contre un couvre-feu discriminatoire, subissant une répression d’une violence extrême ordonnée par le préfet Maurice Papon. Les communiqués officiels de l’époque ne déclarent que deux morts (parfois trois selon les communiqués ultérieurs). Le bilan reste pourtant débattu car l’historien français, Jean-Luc Einaudi avance jusqu’à 325 morts et disparus, un décompte jugé maximaliste, tandis qu’un second historien actuel, Jean-Paul Brunet retient un chiffre bien plus bas. En cet automne 2026, la coïncidence du calendrier prend une toute autre ampleur. Le 6 octobre, les organisateurs comptent 450 000 manifestants, contre 266 000 selon le ministère de l’Intérieur, et le ministère recense 891 lycées perturbés. Lors de la manifestation du 17 octobre 2026, la date de 1961 figurait sur de nombreuses pancartes. Loin de la simple commémoration, l’évocation du 17 octobre 1961 sert de catalyseur politique aux jeunes militants pour dénoncer la répression des mouvements sociaux actuels et inscrire leurs revendications éducatives dans une filiation historique de contestation et de lutte antiraciste.

Des affrontements d’Assas au climat festif de la Sorbonne

Nous avons recueilli les témoignages de quatre étudiants, Augustin et Gabriel à Assas, ainsi que Peauline et Léna à la Sorbonne. À Assas, longtemps vue comme un bastion de la droite, le premier blocus a pris tout le monde de court. « Personne ne s’attendait à une mobilisation aussi importante », raconte Augustin, qui décrit pourtant un climat tendu. Selon lui, des militants d’extrême droite surnommés « Waffen Assas » ont tenté de frapper les bloqueurs, puis ont lancé des bouteilles en verre. Depuis, « les étudiants ont peur ». Gabriel dénonce un « deux poids, deux mesures » de la police, dont il juge l’inaction frappante sur plusieurs vidéos. À la Sorbonne, l’ambiance est tout autre. Peauline décrit des blocus « sympas et paisibles », avec guitares, croissants et formations aux premiers secours. Léna évoque des blocus presque tous pacifiques, surtout pour soutenir les lycéens. Peauline a l’impression de vivre « une sorte de mai 68 de la génération 67 ». Elle prévient pourtant que « le contexte est différent, l’ennemi est différent aussi ». Les revendications de départ font consensus. Plus de professeurs, des locaux en bon état, des moyens pour étudier. Mais la colère s’est élargie. « Il n’y a absolument aucune écoute », tranche Léna. Augustin juge la réponse du gouvernement « ni acceptable ni adaptée ». Reste la durée. Peauline se dit « très fière » de voir le mouvement tenir malgré la fatigue, alors que Gabriel craint un essoufflement, la cause lycéenne s’étant selon lui diluée.

Deux figures pour une jeunesse politiquement divisée

Au-delà des parallèles historiques avec Mai 68, la contestation actuelle cristallise une fracture idéologique vive au sein de la jeunesse, portée par des figures médiatiques opposées. D’un côté, des leaders syndicaux comme Ryad Rani, président de l’Union syndicale lycéenne (USL), appellent à poursuivre la mobilisation et accusent le gouvernement de répondre par « des effets d’annonce pour essayer de duper et de gagner du temps ». De l’autre, des militantes ancrées à droite, comme Louise Montangon, responsable de l’UNI à Bordeaux et adhérente du Rassemblement national, s’opposent aux blocages et dénoncent les violences qui les accompagnent. Toutefois, réduire ce mouvement à une simple manœuvre politique, comme le soutient la droite syndicale, permet d’éluder la réalité des revendications sociales, du manque de moyens dans les lycées aux failles de Parcoursup. Le climat est plus dur, entre répression, polarisation et affrontements jusque dans les facs. Les étudiants eux-mêmes le disent, c’est un écho de 1968 et non un retour. À Marseille, les pancartes sur Mai 68 sont nombreuses, mais la mobilisation y est aussi comparée à celle contre le Contrat Première Embauche (CPE) de 2006. Le passé leur sert de repère, pas de modèle.

Crédit photo: Olivier Labrecque

AFP. (2026, 1er octobre). Lycéens en mouvement : tensions croissantes dans plusieurs villes de France. Sud Radio. https://www.sudradio.fr/societe/le-mouvement-de-blocage-des-lycees-devrait-se-poursuivre-vendredi

Blick & France Télévisions. (2026, 2 octobre). France : pourquoi la colère des lycéens doit inquiéter. Blick. https://www.blick.ch/fr/monde/france/france-pourquoi-la-colere-des-lyceens-doit-inquieter/v21bpzm

Limit. (2026, 9 octobre). Mai 68, Gen Z : quand la jeunesse fait reculer le pouvoir. Limit Media. https://www.limit.media/blog/articles-1/quand-la-jeunesse-fait-reculer-le-pouvoir-33

House, J., & MacMaster, N. (2006). Paris 1961: Algerians, state terror, and memory. Oxford University Press. https://academic.oup.com/book/47855

Einaudi, J.-L. (1991). La bataille de Paris : 17 octobre 1961. Seuil. Voir aussi House, J., & MacMaster, N. (2006). Paris 1961: Algerians, state terror, and memory (chapitre 6). Oxford University Press.

Léna, étudiante à la Sorbonne (campus Malesherbes), communication personnelle, 23 octobre 2026.

Augustin, étudiant en droit à l’université d’Assas, communication personnelle, 22 octobre 2026.

Gabriel, étudiant à l’université d’Assas, communication personnelle, 22 octobre 2026.

Peauline, étudiante à la Sorbonne, communication personnelle, 22 octobre 2026.

Café pédagogique. (2026, 12 octobre). « Ce qu’on veut, c’est une école républicaine qui tienne ses promesses » : un front commun pour l’École. Le Café pédagogique. https://www.cafepedagogique.net/2026/10/12/ce-quon-veut-cest-une-ecole-republicaine-qui-tienne-ses-promesses-un-front-commun-pour-lecole/

VL Média. (2026, 8 octobre). Louise Montangon : qui est l’étudiante qui a interpellé Gabriel Attal sur LCI ? https://vl-media.fr/louise-montangon-qui-est-letudiante-qui-a-interpelle-gabriel-attal-sur-lci/

AFP. (2026, 10 octobre). Les revendications des lycéens : des moyens supplémentaires à la suppression de Parcoursup. Boursorama. https://www.boursorama.com/actualite-economique/actualites/les-revendications-des-lyceens-des-moyens-supplementaires-a-la-suppression-de-parcoursup-8d86b561c6edb0a76523c60b6a2f9c67

Café pédagogique. (2026, 14 octobre). Marseille : une jeunesse en colère, une communauté éducative mobilisée. Le Café pédagogique. https://www.cafepedagogique.net/2026/10/14/marseille-une-jeunesse-en-colere-une-communaute-educative-mobilisee/

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