« La situation va empirer avant de s’améliorer » : l’avenir de la coopération internationale – Une discussion avec Stéphanie Fillion, rédactrice en cheffe du magazine Envoy.
Dans un contexte de grands questionnements face à l’avenir de la coopération internationale, le Polémique a eu la chance de s’entretenir avec Stéphanie Fillion, rédactrice en cheffe du magazine Envoy et correspondante canadienne aux Nations Unies. Face à la fragilité du multilatéralisme et à la perte de légitimité d’organisations internationales bousculées par des conflits géopolitiques majeurs, Stéphanie Fillion souligne la fracture qui traverse la coopération internationale.
Des études en journalisme à la couverture médiatique des enjeux mondiaux
Cela fait une dizaine d’années que Stéphanie Fillion couvre la politique internationale depuis les États-Unis, plus récemment dans le cadre de ses fonctions de rédactrice en cheffe, elle se spécialise dans la géopolitique et l’actualité des Nations Unies. Après avoir obtenu un baccalauréat en politique comparative à l’université McGill à Montréal, Stéphanie Fillion poursuit son cursus universitaire à la prestigieuse université Columbia à New York. Sa maîtrise en journalisme et politique internationale nourrit son intérêt pour l’étude des enjeux politiques multilatéraux. C’est après sa graduation que la journaliste se voit offrir l’opportunité d’écrire sur les Nations Unies : « C’est à ce moment-là que j’ai réalisé que c’est un environnement qui est vraiment passionnant parce qu’il me permet d’aborder les tendances politiques mondiales. Écrire depuis New York offre un accès exclusif aux dynamiques de la politique internationale. » Aujourd’hui, Stéphanie couvre principalement l’actualité européenne et nord-américaine, mais les conflits géopolitiques au Moyen-Orient et la montée en puissance de la Chine l’amènent à aborder des enjeux traversant le globe.
Une organisation traversée par les crises
L’Organisation des Nations Unies agit pour le maintien de la paix et de la sécurité internationale, depuis maintenant plus de 80 ans, dans le cadre de son mandat fixé par les « quatre grands » (États-Unis, Royaume-Uni, Union Soviétique, Chine). Conçue au lendemain de la Seconde Guerre mondiale pour pallier les faiblesses de l’ancienne Société des Nations et empêcher le déclenchement d’un nouveau conflit global, l’organisation se heurte aujourd’hui aux dures réalités géopolitiques du XXIe siècle. Selon Stéphanie Fillion, « la guerre en Ukraine a été le moment clé qui est venu créer cette rupture dans le multilatéralisme. Il s’agit de la crise la plus existentielle à laquelle l’ONU doit faire face. On assiste à l’envahissement du territoire d’un membre des Nations Unies par un membre permanent du Conseil de Sécurité. L’ONU se retrouve impuissante face à la toute-puissance que le droit de veto confère à la Russie, et se rend compte de son incapacité à agir dans de telles situations. » Pour la journaliste, les attaques à Gaza dans le cadre de la guerre menée entre Israël et le Hamas sont eux aussi des défis majeurs pour la stabilité de l’organisation : « L’éclatement du conflit israélo-palestinien à Gaza est venu aggraver cette crise de crédibilité. La Russie accuse les États-Unis pour leur hypocrisie en pointant du doigt le soutien de Washington à Tel-Aviv, qui condamne les atteintes à la souveraineté en Ukraine mais tolère des entorses répétées aux résolutions onusiennes et au droit international à Gaza. Si le multilatéralisme est fragilisé par la montée des conflits, le retour de Donald Trump à la Maison Blanche entraîne également une crise financière sans précédent pour les Nations Unies. « Les États-Unis ont toujours été le premier contributeur au budget ordinaire de l’ONU. Avec les menaces du président de ne plus financer l’organisation, la gestion administrative et l’efficacité opérationnelle des Nations Unies se retrouvent paralysées. »
Un avenir incertain pour la coopération internationale ?
S’il y a bien une chose que Stéphanie Fillion a remarqué dans le cadre de son travail, c’est l’existence d’une fracture majeure entre les pays qui croient encore au multilatéralisme et au rôle des institutions mondiales et ceux qui délaissent l’ONU au profit d’une approche plus unilatérale des relations internationales, comme celle adoptée par Washington. « Pour emprunter les termes anglais, ‘it’s probably going to get worse before it gets better’ (la situation va probablement empirer avant de s’améliorer). Si l’on regarde l’histoire de la coopération internationale, on voit que le droit de veto a joué un rôle central dans la construction de l’Organisation des Nations Unies et la volonté de maintien de la paix internationale. » Aujourd’hui, ce mécanisme est perçu comme le principal obstacle à l’efficacité de l’ONU. Le pouvoir absolu des cinq membres permanents de bloquer toute résolution empêche toute tentative de modernisation de l’organisation. Ce droit de veto fige le fonctionnement de l’ONU et par conséquent, toute stratégie de résolution des crises actuelles se heurte inévitablement à ce mur institutionnel.
Conclusion
Ainsi, la coopération internationale semble connaître un bouleversement sans précédent qui amène à s’interroger sur l’avenir même de l’équilibre des puissances mondiales. Est-ce que la Chine va en sortir gagnante ? Assisterons-nous à l’émergence d’un ordre international multipolaire plus égalitaire ? Ou faisons-nous face à un éclatement définitif du multilatéralisme au profit de la loi du plus fort ? Tant de questions qui ne trouveront pas de réponse immédiate mais qui dessinent déjà les contours d’une transition géopolitique majeure.
Holeindre, J.-V. (2026). Le multilatéralisme en crise ? Pouvoirs, 198(3), 49-60. https://doi.org/10.3917/pouv.198.0049.
https://www.un.org/fr/global-issues/multilateral-system
https://www.ifri.org/fr/editoriaux/canada-vers-un-retour-aux-sources-europeennes